« La Maison, c’est une succession de murs dont la peinture n’en finit pas de s’écailler. C’est aussi d’innombrables volées de marches étroites. Des moucherons qui dansent sous les lanternes des balcons. L’aurore aux doigts roses qui caressent les rideaux. » p.107

La maison dans laquelle
Дом, в котором…
, 2009
Mariam Petrosyan
éd. Toussaint Louverture, Coll. Les Grands Animaux, 2009
traduit du Russe (Arménie) par Raphaëlle Pache

Chronique rédigée par Mathis Berchery

Introduction

Dans la littérature, on cherche parfois à résider, à se perdre, à oublier que les êtres et les espaces imaginaires n’appartiennent pas au réel. On s’habitue à cette séparation, mais est-elle vraiment effective ? Ne peut-on pas parler des relations que nous entretenons avec des personnages, des idées, des espaces de projection… ? Vivre dans le livre comme dans un lieu, dans une maison en y percevant les échos des voix et les spirales du temps.

« Les tombants et les sauteurs, […] ce sont ceux qui sont capables de visiter l’envers de la Maison. La différence, pour aller vite, c’est que les tombants y sont pour ainsi dire lancés, tandis que les sauteurs peuvent s’y rendre par leurs propres moyens. » p.222

Résumé

La maison dans laquelle est souvent qualifié de livre-monde. Dans ses 1000 pages se déploie en effet un univers singulier, quasiment clos, dans lequel évolue une petite société d’enfants et d’adolescents handicapés physiques et/ou mentaux, que des éducateurs tentent d’encadrer sans comprendre les codes que tous ces jeunes infirmes se sont construits. Ce monde clos est une maison, une espèce d’hétérotopie où des corps inadaptés sont déposés et y vivent les années de leur passage de l’enfance à l’âge adulte, dans tout ce que cela peut avoir de violent, de délirant, d’angoissant, de tendre, de fantastique, de magique.

«  Quand tes questions sont plus stupides que toi, c’est déjà pénible Fumeur. Mais quand elles sont carrément débiles, c’est insupportable. Elles sont comme le contenu de cette corbeille. Tu n’aimes pas l’odeur qui s’en dégage ? Moi, ce qui me débecte, c’est celle qui se dégage des mots vides, des mots morts. »

Avis

En ouvrant ce livre, on ne se doute pas que l’on entre dans un voyage de plusieurs années condensées, aussi déroutant que surprenant. Si l’on a d’abord du mal à saisir la maison dans laquelle tout le livre se déroule, ses habitants, les surnoms nombreux et changeants au fil des années, la structuration par groupe et la hiérarchie au sein des groupes, on se surprend pourtant peu à peu à intégrer cela comme par habitude ou comme par enchantement. Peu à peu la maison et ses occupants deviennent familiers. On a la sensation d’une proximité forte, qui est certainement produite par la diversité des situations d’énonciation qui font naviguer le lecteur à travers différents regards sur les un.e.s et les autres, différentes sensibilités qui se révèlent au gré des épreuves et des discussions, et offrent une impression plurielle et partagée de la relation aux règles et aux adultes.

« Il savait que le décision finale de savoir s’il pourrait revenir ou non ne lui appartenait pas, pas plus qu’aux pensionnaires ou à Requin. La Maison aurait le dernier mot. » p.350

L’autrice a su créer un langage elliptique, mystérieux, secret, qui appartient aux habitants fait de silences et de regards qui trompent et ne trompent pas, où chaque détail peut avoir une signification, où une réaction microscopique peut être un indice décisif, avoir un sens dramatique ou cosmique.
Le récit se structure d’une manière particulièrement intéressante car il fait se dédoubler le présent : dans la première partie du livre, on lit alternativement un chapitre raconté par un certain Fumeur, puis par un certain Sauterelle devenu Sphinx dans le récit de Fumeur, à une dizaine d’années d’intervalle. L’autrice nous invite donc à chercher des correspondances, à enquêter sur les événements qui ne sont pas clairement racontés, à fouiller la maison des murs aux recoins pour y dénicher des signes de passage, des pistes d’interprétation, des moments charnières, des explications à la magie étrange et à l’onirisme qui semble baigner l’atmosphère.

« Si tu aimes que l’on t’aime, si tu trouves des petits frères dont tu te sens responsable jusqu’à la fin de tes jours, si tu te transformes en goéland, si tu écris des lettres d’amour sur les murs pour quelqu’un qui ne pourra jamais les voir, si, malgré ta certitude d’être un monstre, quelqu’un trouve le moyen de tomber amoureux de toi, si tu recueille les chiens et chats errants ou les oisillons tombés du nid, si tu allumes un feu pour réchauffer le cœur de quelqu’un qui ne t’a rien demandé… alors apprivoiser t’est aussi naturel que respirer. » p.746

Le livre est pensé comme une somme de livres, de journaux tenus par deux habitants : Fumeur et Chacal Tabaqui. Ces deux personnages ont des caractères bien distincts et un rapport à la réalité complètement différent. L’un est un Faisan, rationnel et organisé ; l’autre est un Crevard pestiféré, mystique et bordélique. Chacun de leur point de vue ils transmettent par fragments de nature diverses (poésie, conte, dialogues, phrases inscrites sur les murs, événements relatés) la vie de la maison et la progression de tou.te.s et de chacun.e vers l’âge adulte et le moment fatidique de la fin, de la sortie vers l’Extérieur. Ainsi le livre joue sur la frontière entre la fiction et le documentaire, entre le rêve et le réel, entre la Forêt et la Maison.

«  » Les Passeurs s’en vont entier.  » […] Il est des phrases que le cerveau ne peut pas entendre et contre lesquelles il se défend en se murant dans le silence. »


« Droubbi, hamara, scui ! Chuchotai-je. Sttrocat premtchadrr. Le départ approche ! C’est bientôt l’effondrement universel ! » p.929