« Ils vous tuent avant qu’on ait le temps de mourir. » p.437

Un enfant du pays
Native Son, 1940
Richard Wright
Gallimard, Collection Folio, 1988
traduit de l’anglais par Hélène Bokanowski et Marcel Duhamel.

Chronique rédigée par Mathis Berchery

Introduction

Face à l’actualité vibrante de ce mois de mai 2020, ce livre devrait trouver sa place dans les mains de ceux qui continuent d’ignorer la réalité raciste de la population des États-Unis, et qui sont prêts à s’interroger sur le fonctionnement de leur propre pays. Car il est une œuvre littéraire d’un écrivain majeur et engagé, significative dans la généalogie du désir de dissiper l’ombre imposée par l’intolérance et l’ignorance de l’autre.

Comment la construction sociale et la peur peuvent pousser un individu oppressé et dominé à réaliser un meurtre ? C’est ce que raconte magnifiquement ce livre, avec netteté des actions et précisions des sensations.

« Il y avait quelque chose qu’il savait et quelque chose qu’il éprouvait ; quelque chose que le monde lui dispensait et quelque chose qu’il avait, personnellement ; quelque chose s’étalait devant lui et quelque chose s’étalait derrière ; et jamais de toute son existence, avec sa peau noire, ces deux mondes, idées et sentiment, volonté et pensée, aspiration et satisfaction, ne s’étaient trouvés conjugués, jamais il n’avait éprouvé un sentiment de plénitude. » p.299

Résumé

Un enfant du pays est un roman qui raconte la vie d’un jeune afro-américain nommé Bigger Thomas. Il vit de petits casses avec sa bande d’amis, au sein de laquelle des tensions se font sentir, éprouvant la fierté et la peur les uns des autres. Lorsqu’il est embauché comme chauffeur par la riche famille Dalton, il conduit la fille Mary en ville avec son ami communiste Jan. Soûle au retour, il est forcé de la porter à sa chambre. Réveillée par le bruit, Mme Dalton vient s’enquérir de l’état de sa fille. A la vision de cette femme aveugle qui pourrait le surprendre dans cette chambre où il ne devrait pas être, il panique et étouffe Mary qui balbutie et pourrait attirer plus avant sa mère. La mère s’en retourne, tandis que lui réalise qu’il vient de tuer. Il se débarrasse du corps en le brûlant, tente de profiter de la confusion de la disparition pour faire chanter la famille, engrainant son amie Bessie. Il tue encore, par peur de trahison. Il fuit, captant des bribes de présent par les journaux et les voix voisines des appartements vides dans lesquels il se réfugie. Puis se fait prendre au terme d’une traque dans le froid et dans les limites du ghetto noir qui l’a vu grandir et user ses forces comme tant d’autres Noirs. Un avocat juif, Max, prend en charge sa défense au tribunal, tentant de faire sentir la réalité sociale et morale vécue par les afro-américains aux États-Unis, tandis que le procureur Buckley cherche à démontrer l’essence raciale de la bestialité de ce jeune homme qui, malgré lui, ne trouve pas les mots pour dire ce qu’il traverse, et qui, dans cette cour judiciaire, n’a de toute manière pas droit au chapitre.

« Il lut […]  »Dans l’ensemble, on a l’impression de se trouver devant un animal, un être n’ayant jamais subi les influences émollientes de la civilisation moderne. Dans son langage comme dans ses attitudes, il n’offre pas le moindre trait commun avec le petit négro du sud, inoffensif, charmant, candide et souriant, si cher au cœur du peuple américain. » » p.347

Avis

Un enfant du pays est un roman composé en trois parties : La peur ; La fuite ; Le destin.

Dans la première partie, La peur, Richard Wright dresse un portrait précis de Bigger Thomas, le personnage principal. On le suit dans ses pérégrinations à travers la ville, traînant dans les limites du quartier noirs avec ses amis Gus, G.H. Et Jack. On entre directement dans la vie familiale de Bigger. On découvre son appartement, son frère, sa sœur et sa mère, leurs habitudes matinales et leurs relations sèches et tendues. On découvre aussi la personnalité de ce jeune homme qui n’adhère pas à la vision religieuse de sa mère qui croit tellement en Dieu qu’elle en abstrait la dure réalité qu’elle habite. Mais Bigger n’y arrive pas et il est en lutte avec une crainte de vivre qui est aussi une source de rage et de violence tue, source de confrontations avec sa bande d’amis.

La force de Richard Wright, dès la première page, est de plonger le lecteur dans des dialogues d’une efficacité redoutable. On est pris dans un réalisme saisissant, ponctué de touches descriptives qui dressent un décor sensible, vécu, captant les détails des regards, des sensations, des gestes d’habitude. On sent une proximité avec ce qui est raconté, et une patience à les rendre de la manière la plus sensible qu’il soit, et cela tout au long du livre, dans une attention forte à ce qui se passe à l’intérieur de ce personnage en prise avec des tourments qui le dépassent, qui dépassent aussi sa propre capacité à les dire.

Cette première partie, c’est aussi celle de la rencontre avec la famille Dalton. Riche entrepreneur immobilier, Mr Dalton embauche de jeunes hommes noirs comme chauffeurs pour « leur donner une chance dans la vie ». Tandis qu’il fait dans le même temps fructifier ses bénéfices commerciaux en louant aux familles Noires des appartements délabrés, à l’abandon, à des tarifs excessifs, plus chers que pour les quartiers blancs. Toujours avec précision, on découvre par cette rencontre ce qui se passe dans la tête et le corps de Bigger à chaque instant. Il rencontre Mary, qu’il conduit en ville pour retrouver Jan, un ami engagé dans le parti communiste. Tous deux défendent l’égalité des peuples et tentent de briser le tabou racial avec Bigger, de faire tomber la vitre de la ségrégation qui les sépare structurellement. Mais c’est de la honte qu’ils suscitent chez Bigger, une honte qui le fait les détester pour leurs agissements bienveillants mais gênants, tels que se serrer contre lui à l’avant du véhicule tandis que lui n’ose parler ni bouger, voudrait disparaître.

De retour chez les Dalton, Mary est complètement ivre. Il la porte à sa chambre et le drame du livre arrive : apeuré par la présence de la mère qui a entendu du bruit, il étouffe par réflexe Mary pour l’empêcher d’attirer l’attention de sa mère. Aveugle, elle ne voit rien et retourne se coucher. Bigger se retrouve avec un cadavre sur les bras. Une phase de panique s’ouvre et occupera Bigger tout au long du livre, enchaînant avec rapidité et stupeur des choix pour se débarrasser de ce corps qui va lui valoir la vie : malle, hache, calorifère. Le corps brûle.

En deuxième partie, La fuite, Bigger reprend son poste et tente de faire comme si de rien n’était. Une enquête s’ouvre, qui va mettre Bigger face à une série d’hommes Blancs, policiers, détective privé, journalistes, qui testent sa parole, le violentent moralement, d’emblée le suspectent. Pour sa défense, Bigger accuse Jan, le petit ami de Mary, usant de son engagement communiste comme d’un mobile pour un enlèvement, profitant de la tension politique et de l’image soumise qu’il semble dégager pour détourner de lui les suspicions. Mais n’ayant pas osé vider les cendres du calorifères, de peur de découvrir les restes de Mary, le feu qu’il entretient étouffe bientôt. Dans un scène enfumée, un enquêteur évacue les cendres et découvre les restes de Mary. Bigger s’enfuit, tendu à l’extrême, déjà terrassé de fatigue mais vibrant d’un désir de vaincre face à ces blancs qu’il juge coupables d’avoir fait de lui un meurtrier.

Cette peur qui le fait fuir, cette peur qui lui fait baisser la tête, cette peur qui le fait tuer, elle inonde le livre, et elle frappe encore lorsque qu’il entraîne son amie Bessie dans son calvaire. Lui ayant tout raconté pour qu’elle l’aide à faire chanter la famille Dalton, il doit désormais l’emmener avec lui… ou la faire disparaître. Là encore chaque détail des pensées de Bigger est offert au lecteur, toute la complexité et tout l’instinct de ses choix. Et face au réalisme des scènes, on saisit que ce qui fait filtre pour ce personnage, c’est bien la peur. C’est elle qui le tient à distance de l’horreur, de la réalité de ses actes, c’est elle qui lui fait tenir dans le froid glacial de l’hiver, qui nourrit cette rage de vaincre dans le désespoir, c’est la peur d’être écrasé jusque dans cette once de réussite qu’il n’a su, qu’il n’a pu trouver que dans le meurtre. Comme si c’était là le seul choix qui lui restait libre, et que symbolise le revolver qu’il porte sans cesse sur lui.

La fuite de Bigger prend fin après une longue chasse-à-l’homme dans le froid et la nuit, au seuil de le mort par hypothermie. Il est ramassé à demi-mort, sans égards.

La dernière partie, Le destin, met en scène le procès de Bigger. On y découvre toute la machine judiciaire, entre la perversité du procureur raciste et essentialiste, et le désir de Max, avocat juif ami de Jan, de faire entendre la réalité autrement, de faire accéder cet adolescent Noir à la parole devant le peuple. Ce qui se joue dans cette partie, c’est de faire lire au lecteur une parole lyrique, résonnant dans l’espace du tribunal, posant un cadre de procès joué d’avance mais par lequel les mots accèdent à une publicité nouvelle. Richard Wright, après nous avoir fait traversé la vie et la panique de Bigger, nous montre comment cela peut se raconter dans l’espace du tribunal. Il nous met devant l’incapacité à faire parvenir la réalité dans l’exposé qu’appelle le dispositif judiciaire. Seul l’avocat Max, dans la cellule du détenu, accède aux mots de Bigger. Lui seulement entend véritablement ce que Bigger ressent, au plus profond de son existence de Noir Américain.

Wright met en exergue que ce qui fait cette réalité plongée dans l’ombre, c’est l’ignorance. L’ignorance des vies individuelles, de ce que traverse l’autre, discriminé.e par principe et sans égard pour son individualité, pour son bien-être ou son malheur, pour ses désirs, ses aspirations et les obstacles qui l’empêchent, pour son humanité. Ce procès met en scène la fabrique d’un monstre par la partie raciste de la population, l’expression d’une haine structurelle qui n’est faite que de peur et d’ignorance. Un monstre qui n’est qu’un adolescent craintif, qui n’est qu’une image faussée et construite dont le destin était écrit par d’autres, habitués à dominer et exploiter, attachés aux inégalités qui privilégient certaines existences alors que chacun.e aspire à la liberté, et que celle-ci n’a certainement de raison que dans la fraternité.

« Je prétends, Votre Honneur, que le seul fait de comprendre Bigger Thomas équivaudra à libérer des impulsions figées dans un étau de glace, à tirer des ténèbres les formes rampantes de la crainte et de la terreur pour les exposer à la lueur de la raison, à démasquer ce rituel inconscient de la mort auquel, tels des somnambules, nous avons participé comme en rêve, avec négligence et détachement. » p.475

Biographie : Richard Wright

Richard Nathaniel Wright est né en 1908 sur le territoire de plantation de Natchez, au bord du fleuve Mississipi. Il était romancier, poète, essayiste et journaliste. Etats-unien, d’ascendance africaine, il fut nationalisé français en 1947, ayant fuit, en 1946, l’anticommunisme de la période de répression menée par le sénateur McCarthy. Ayant vécu sa jeunesse dans le Mississipi – état particulièrement ségrégationniste, et pauvre – ses écrits sont marqués par le racisme et un désir de « rassembler deux mondes, celui des blancs et celui des noirs », depuis son premier recueil Uncle Tom’s children (Les enfants de l’oncle Tom, 1938) jusqu’à son essai Ecoute, homme blanc ! En 1957, à la veille de la crise cardiaque qui le laissera mort, en passant par ses deux célèbres ouvrages Native Son et Black Boy (1945).

Autres œuvres :

  • Black Boy, Harper&Brothers, 1945
  • The Outsider, Harper& Brothers, 1953
  • American Hunger, Harper & Row, 1977
  • White Man, Listen!, Garden City, New York: Doubleday, 1957

« Puis, convulsivement, il retint son souffle et les mots énormes se formèrent lentement, résonnant dans ses oreilles : Elle est morte… » p.114

« Jan et Mary étaient assis dans la voiture à s’embrasser. Ils avaient dit, bonsoir Bigger… Et il avait répondu, bonsoir… Et il avait touché sa casquette… […] Il était abruti de fatigue et de sommeil. […] Ils ne pourront pas m’accuser de l’avoir fait. S’ils m’accusent, ils ne pourront pas le prouver. » p.121

« Il sentait qu’ils tenaient et aspiraient à voir la vie sous un angle donné ; qu’ils avaient besoin d’une certaine vision du monde ; qu’il y avait un mode d’existence qu’ils préféraient à tout autre et qu’ils étaient aveugles devant tout ce qui ne cadrait pas avec cela. » p.136

« N’avait-il pas fait ce dont ils ne l’eussent jamais cru capable ? Sa condition de noir et d’être inférieur était quelque chose qu’il pouvait accepter avec une force nouvelle. » p.188

« […] le même sentiment que Bessie lui avait souvent décrit […] d’être tellement aux ordre des autres qu’on n’avait plus de sensibilité ni de pensées à soi. Non seulement il avait vécu où ils lui avaient dit de vivre, non seulement il avait fait ce qu’ils lui avaient dit de faire, non seulement il avait fait ces choses jusqu’à ce qu’il eût tué pour se libérer, mais après avoir obéi, après avoir tué, ils étaient encore les maîtres. » p.411