« Sur toute la planète, on mène, chacun à sa manière, une guerre contre la colonisation, ou plus difficile encore, contre ce que la colonisation a fait de nous. » p.23



Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo
Dany Laferrière

éditions Mémoires d’encrier, Montréal, 2015

Introduction

Après la période de confinement qui aura marqué l’époque et fait espérer de grands changements autant qu’un « retour à la réalité », on peut lire ce livre de Dany Laferrière comme une invitation à abandonner le tourisme installé dans nos sociétés du Nord, pour se plonger dans l’observation du vivant culturel humain qui n’a jamais cessé de nous entourer. Si l’expression peut sembler étrange, vivant culturel semble pourtant pouvoir correspondre à ce que Laferrière cherche à partager dans ce long monologue entrecoupé de dialogues en rebonds passagers. Il concentre l’attention du lecteur sur toute une encyclopédie de gestes, habitudes et manières, de paroles et expressions, de silences et tabous, qui font les identités et les personnalités du pays auquel il appartient et qu’il porte en lui. Il nous invite à nous asseoir au café, et à percevoir de cette place habituelle toutes les petites choses qui sont l’expression de la culture québécoise, c’est-à-dire la petite vie des gens du pays.

« Car seule la loi peut changer le pauvre en citoyen, en nous rappelant que la misère ne tombe pas du ciel, mais qu’elle vient des hommes et de leurs rapports entre eux. » p.55

Tout ce qu’on ne te dira pas : résumé

Dans ce livre, Dany Laferrière cherche à définir poétiquement la culture comme façonnée par les relations au territoire et à l’exil, l’interrelation du natif et de l’immigré, en apportant des clés de lectures historiques.

Le texte débute par la rencontre d’un jeune camerounais qui vient de débarquer à Montréal, fait des petits boulots et semblent être le double de Laferrière lorsqu’à vingt-trois ans il s’est exilé dans cette même ville. Ainsi commence-t-il à s’adresser à Mongo tout au long du livre. Alternant des dialogues avec lui ou sa petite amie Catherine, le narrateur livre des notes d’un carnet noir dans lequel il consigne des pensées sur la « vie de café », ainsi que des chroniques radiophoniques du dimanche matin qui font écho aux discussions avec Mongo et Catherine et interrogent notamment la place de l’immigré dans la société québecoise mais aussi les rapports Nord-Sud.

Ce livre est au croisement de la correspondance et du manuel, un ensemble de conseils pour arriver au Québec et en saisir les habitudes culturelles pour se laisser dénaturer et s’y glisser tout en la transformant elle-même de l’intérieur, par le simple fait d’être là aussi, avec en mémoire sous la peau son pays natal.

« Carnet noir : Si je voyage beaucoup, j’évite d’être un touriste. Comment ? C’est simple, je ne visite rien. » p.114

Avis

Ce livre est étonnant par son adresse. Il alterne des dialogues entre le narrateur et Mongo, des notes du carnet noir, et des émissions de radio au cours desquelles un certain Franco, l’animateur, relance le narrateur dans ses chroniques. Laferrière prend le lecteur sur le ton de la discussion de café et lui livre une certaine intimité dans l’écriture à travers le carnet dans lequel il écrit. On se sent proche de lui. A la fois physiquement, partageant les sensations et vues qui l’entourent, offrant donc un partage du présent sensible. D’autant plus qu’il agrémente ses échanges de descriptions de scènes qu’il observe, de détails de ses interlocuteurs, de la vie de quartier, des habitudes qui traversent l’endroit où il donne tous ses rendez-vous : le café. Mais on se sent aussi proche de lui mentalement, livrant ses notes, ses pensées personnelles écrites avec spontanéité sur les pages de son carnet. Enfin cela trouve une une autre teinte, un écho encore différent quand c’est sa voix de chroniqueur qui traite d’un sujet en quelques trois minutes trente couchées sur le papier.

C’est un livre autobiographique marqué d’un certain ton de mélancolie joyeuse à voir ce jeune homme qui ressemble à l’auteur lui-même suivre un chemin similaire au sien quarante ans plus tôt. Laferrière n’hésite pas dans ce livre, comme dans d’autres précédents, à faire de son expérience de la vie et de son quotidien le centre du récit. Il assume pleinement que la fiction soit une distance de lui à son double dans le livre. Et dans celui-ci, il y a quelque chose du vieux sage qui se livre au jeune fougueux, laissant ses « expériences remonter à la surface », notant les similitudes et les différences entre le Nord et le Sud, « juste des notes qui pourront aider, j’espère un jeune homme qui vient d’arriver à Montréal » (p.191). On sent dans ces deux phrases toute la tendresse et la bonhomie avec laquelle écrit Dany Laferrière, qui confie dans la même page que l’écriture le calme. Mais que calme-t-elle au juste ? Peut-être cet œil critique et intellectuel qui fait la précision de certaines analyses et livre des images concrètes.

Les dialogues ont une forme directe et concise, qui mettent en lumière des nœuds de relation au sein de la culture québecoise que découvre Mongo, et qui exposent la tension entre le pays natal et le pays d’accueil. Ce décalage entre ce qui se fait dans un pays mais ne se fait choses à savoir pour se fondre ou se faire bien voir. En somme, Dany Laferrière propose une encyclopédie des bonnes manières locales et des attentes vis-à-vis de l’autre. Une encyclopédie qui commence comme une lettre et couvre la manière d’utiliser certaines expressions, le sens de certains mots, les thèmes à louer pour être bien vu et intégré (l’hiver par exemple), les choses à ne pas faire (rire de l’accent), la parole par le corps, la distanciation sociale, le rapport à l’histoire et l’évolution des identités (l’homme rose, la Révolution tranquille, la Grande Noirceur)… autant de petites choses qui se font naturellement pour celui qui est né là, mais qui sont parfois contradictoires avec l’habitude que l’immigré a intégré dans son pays natal, mais aussi parfois contradictoires entre elles au sein même de la communauté. Cette impression d’encyclopédie est renforcée par une dernière partie qui met en avant, sous forme de liste numérotée, des éléments de la culture allant des émissions de télévision aux auteurs nationaux, donnant des noms et des titres auxquels se rapporter pour comprendre où se nourrissent l’humour, la solitude de l’hiver, l’imaginaire collectif d’une nation unie qui se tutoie mais garde sous silence gêné les tabous tels que la colonisation des Amérindiens alors qu’elle se plaint de celle que les Anglais lui ont fait subir.

« Ces subits appels humanitaires qui poussent les jeunes bourgeois à tout laisser tomber pour partir construire des latrines dans l’Afrique profonde viennent de cette bête insatiable, la mauvaise conscience, qui se nourrit de leur sens aigu de la culpabilité. » p.255

Biographie

Dany Laferrière est un écrivain canado-haïtien. Né en 1953 en Haïti, il quitte son pays natal en 1976 à la suite de l’assassinat d’un ami par les Tontons Macoutes – milice du dictateur Duvalier – pour le Québec où son père fut lui aussi en exil. Ayant un emploi à l’usine à Montréal, il travaille parallèlement une écriture chargée d’autobiographie et publie son premier roman en 1985 : Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, une satire des stéréotypes racistes et des rapports femmes-hommes.

Il a vécu à Miami entre 1990 et 2002, année durant laquelle il reçoit le Prix RFO du livre pour Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?, écrit en 1993. En 2009, alors qu’il est chroniqueur radio, il publie L’Énigme du retour, un roman portant sur l’exil et le retour au pays pour enterrer un père, qui lui vaut le Prix Médicis. Élu membre de l’Académie française en 2013, il participe donc depuis à « donner des règles certaines à la langue française et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences » et en est le premier membre venant d’Haïti et du Canada.

« C’est le Québec, cher Mongo. Quand tu y voyageras, n’oublie pas qu’il est possible de croiser dans un village un être modeste qui rêve de pacifier le monde. » p.285

Autres œuvres :

  • Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, éditions du Rocher, 1999
  • L’Énigme du retour, éditions Grasset, 2009
  • Journal d’un écrivain en pyjama, éditions Grasset, 2013
  • Vers d’autres rives, éditions de L’aube, 2019

« Un taiseux, c’est le contraire d’un niaiseux. Le niaiseux parle à tout bout de champ ; le taiseux abuse du silence. » p.41

« Tu sais, une langue maternelle, c’est une façon de respirer. Dès qu’il sort de l’appartement, il devient un autre qui passe son temps à décoder un univers très complexe. Ça le rend nerveux. Toujours tendu. Les gens dans la rue ne s’arrête pas de vivre pour lui expliquer les règles. Ils ne le voient même pas. Et lui, il circule dans la ville comme une épave sur l’océan. » p.108

« N’écoute pas les sirènes du passé qui te promettent souvent un confort identitaire. Cherche plutôt à te mettre en danger en prenant un chemin inédit. N’hésite jamais à sauter dans le vide – oh là, c’est une métaphore. Veux-tu savoir si j’ai déjà pris de tels risques ? C’est non (j’ai quand même une fois tenté de devenir japonais). Mais j’attends tout de toi. » p. 158

« Un pays est un roman écrit par ceux qui l’habitent. » p.199