« C’est quoi parler si ce n’est pas  »répondre » ? Ce que vous voulez tous, c’est qu’on parle pas du tout. Tout ce qui se dit est effronté si on n’est pas d’accord avec ce qui vient d’être dit… monsieur. » p.101

Paradis
Toni Morrison
(1997)
traduction française Jean Guiloineau, 1998

Introduction

Paradis est un roman publié en 1997 aux Etats-Unis, et traduit en français en 1998. Selon l’auteure, Toni Morrison, il clôt une trilogie commencée avec deux autres romans intitulés Beloved (1987) et Jazz (1992). Avec cet ouvrage, premier livre publié après s’être vue décerner le prix Nobel de Littérature en 1993, elle déploie la richesse de la langue et fait le tableau mouvant d’un territoire en prise avec la ségrégation et le patriarcat qui, malgré les vides et les distances, se terrent dans le langage, dans les croyances et les actes sociaux.

« Il regarda Misner et grimaça un sourire pour s’excuser d’avoir violé la règle masculine qui veut qu’on ne demande jamais son chemin. » p.143

Résumé :

Paradis s’ouvre sur un chapitre où l’on voit des hommes armés visiter une bâtisse : des ombres chassent des fantômes. Tout le livre nous emmène alors dans une traversée des souvenirs, du passé, sans ordre chronologique, sans ordre ou « raison », si ce n’est l’arrivée des noms dans l’histoire, pour revenir à cette scène liminaire dramatique en fin de livre. Un premier nom : Ruby. Premier mot du livre, premier chapitre, premier lieu, premier personnage. Ville perdue dans l’Oklahoma, au milieu des plaines désertiques, un pays plat, rude, brûlant l’été, glacial l’hiver, où fuir peut ne pas avoir de fin.

La fuite traverse tout ce roman fait de tensions. A commencer par celle des « Pères Fondateurs » que nous décrit Toni Morrison comme une référence mythique mais récente, qui fait directement écho à l’épisode biblique de l’arche de Noé. Haven, une ville fondée en 1890, première tentative d’un rêve d’autarcie d’une communauté exclusivement noire menée par neuf familles : Blackhorses, Beauchamps, Catos, deux familles DuPres, Fleetwoods, Floods, Morgans et Pooles, cependant envahie des mêmes problématiques, la ségrégation persistant, induisant discrimination, colorisme, exclusions, violences et crimes raciaux. Puis la seconde tentative : Ruby, dont l’isolement est troublé par la présence du Couvent et des femmes qui l’habitent, aux mœurs différents, mettant en échec le dogme et la parole divine, et attisant la fracture générationnelle au sein même des familles. La mémoire doit-elle être conservée ou renouvelée ? Doit-on chercher les racines ou les brûler ?

Chaque chapitre porte le nom d’une femme, le nom d’une fuite. Car toutes sont chassées, toutes sont hantées par des maux dus à la société, à la famille, à la violence des hommes. Et toutes se rencontrent au Couvent, lieu de tranquillité, de sororité, de repos et de calme libre. Neuf chapitres, comme les neufs familles fondatrices, neuf femmes, neuf quêtes de tendresse, d’amour, d’un nom qui soit prononcé avec douceur, avec attention, par une bouche qui accueille : Ruby, Mavis, Grace, Seneca, Divine, Patricia, Consolata, Lone, Save-Marie.

« La maison entière semblait imprégnée d’une absence d’hommes bénie, comme un domaine protégé, sans chasseurs mais passionnante aussi. » p.206

Avis

Toni Morrison tisse les souvenirs de chacun des habitants de Ruby, mêlent les liens au rythme des réminiscences et des mouvements géographiques des personnages, des prises de parole publiques et des dialogues intimes, amicaux, ou bien menaçants, tout en dressant un fond historique riche de dates et d’événements (guerre, assassinats de Martin Luther King et de Kennedy). En parallèle, l’auteure attache une belle importance à la contemplation, aux beautés du paysages, du climat, des sensations de la vie quotidienne et des hasards, livrant des images d’une vive clarté. Elle décrit précisément des gestes, des recettes, des savoirs relatifs à cette rude campagne, des relations sociales qui se déroulent dans ces larges espaces.

Morrison expose la manière dont les hommes imposent la parole, tandis que les femmes se réservent, plus secrètes, développant des stratégies discrètes face à l’exubérance masculine. Il y a un lien étroit, ténu et élégamment tenu entre le présent du récit et les souvenirs convoqués : le temps est distendu, souple, et fait écho à la vie campagnarde, à la nature et au temps cyclique ou en spiral qui s’écoule. La vie est mouvement et se heurte aux symboles. Le Four, objet construit par les Pères Fondateurs à Haven, foyer central de la ville, déplacé ensuite à Ruby tel un monument, est devenu le sceau de la parole divine, la masse matérielle de l’histoire héritée, mais encombrante, empêchant le mouvement.

L’auteure interroge avec sensibilité le lien à la terre, au sol et au sang, elle questionne ce que signifie l’héritage et le poids qu’il représente : qu’il soit individuel, secret, ou collectif, commun. Elle manipule la langue pour colorer ses chapitres des tempéraments des personnages, donnant à saisir l’histoire par des vues multiples qui s’ajustent, se contredisent, révèlent ou défont des vérités. Ainsi la parole descend de son absolu, la narration n’est pas omnisciente et surplombante, mais elle rejoint les corps et les pratiques, la spontanéité hors-norme, l’amour agit et agité. Est-ce cela la magie ?


« Alors des bribes de récit jaillissaient comme des étincelles et éclairaient les absences suspendues au-dessus de leur enfance et les ombres qui obscurcissaient leur vie d’adulte » p.219

Morrison met un point d’honneur à interroger le lien entre vision et parole, à incarner son récit dans la multitude. Elle s’attache à faire résonner les autres sens par les mots, jusqu’à la magie, c’est-à-dire la limite du traduisible, car des choses échappent à la raison et au pouvoir de la vue. Consolata, personnage central du Couvent, est justement ce nœud entre le monde visible et l’invisible, entre le monde intérieur, la nuit, et le commun. Capable de « pratiquer », d’entrer dans d’autres corps, elle perd la vue mais devient d’autant plus attentive et attentionnée, d’autant plus aimante, magnétique. Quand à Ruby, les projections et fantasmes poussent à la violence, que la parole devient un véhicule pour cette violence en se parant des mots d’amour. Quand dans l’acte même d’aimer, dans sa simplicité spontanée, il faut penser aux normes, à Dieu, à l’impureté, donc se laisser envahir par la crainte d’être rejeté, l’inquiétude d’être vivant autrement.

Ce livre, qui met en évidence comment s’est constituée historiquement – et de manière récurrente – l’image de la sorcière, sculpte la peur des hommes face à la puissance des femmes qui ne leur paraît occulte que parce qu’ils ne veulent pas voir, et ne fait que résonner avec cette phrase prononcée par l’auteure en 1993 : « Le langage de l’oppression représente bien plus que la violence ; il est la violence elle-même ; il représente bien plus que les limites de la connaissance ; il limite la connaissance elle-même. »
Un livre plein de grâce et de violence, de tendresse et de tensions, d’amour et de haine, qui campe, sur terre, la quête infinie de chacun et de tou.te.s pour le paradis.

« Ses mots sortaient comme des lingots de fer qu’un apprenti forgeron retire du feu – brûlants, difformes, qui ne se ressemblent que par leur incandescence. » p.346

Biographie

Toni Morrison est une auteure décédée en août 2019, ayant publié 11 romans. Née en 1931 dans l’Ohio (Etats-unis), elle était descendante d’esclave, fille d’un père ouvrier de métallurgie et d’une mère femme de ménage. Elle a suivi des études littéraires à l’université afro-américaine Howard, auprès de Sterling Brown et Alain Locke, puis à l’université de Cornell. C’est à partir de ses 39 ans qu’elle commence à publier, avec The Bluest Eye, où elle raconte la difficulté d’être une enfant noire et pauvre dans l’Amérique des années 1940. Elle est alors éditrice à Syracuse (Etats-Unis), essayiste et professeure de littérature à l’université de Princeton. En 1988, elle reçoit son premier prix, le prix Pullitzer pour son roman Beloved, adapté au cinéma par Jonathan Demme en 1998.


« Les affranchis, qui se tenaient debout en 1889, tombèrent à genoux en 1934, et rampaient sur le ventre en 1948. C’est pour cela qu’ils sont ici, dans ce Couvent. Pour s’assurer que cela ne se reproduira plus jamais. Que rien, à l’intérieur ou à l’extérieur, ne pourrira la seule ville noire qui en vaille la peine. » p. 14

« Supposez qu’elle n’est pas été là. Supposez qu’on n’ait pas vu son nombril au-dessus de la ceinture de son jean ou que ses seins se soient calmés, calmés quelques secondes, le temps qu’ils imaginent comment se comporter – quelle attitude prendre. » p. 68

« Le mois de septembre passe en barbouillant chaque chose de peinture à l’huile : des arpents de jaune cardamome, d’orange brûlé, des kilomètres de terre de Sienne, des ravins bleu de nuit ou céruléen, avec des ciels d’un violet à fendre l’âme. » p 267 

« Avec la délectation d’un mâle furieux, elle avait essayé d’arracher la vie hors de sa vie. » p.287

« Un trou paumé dirigé par des hommes dont le pouvoir de contrôle était hors de tout contrôle et qui avaient le culot de décider qui pouvait vivre et qui ne le pouvait pas, et où ; qui avaient vu dans des femmes vivantes, libres et sans armes, une mutinerie de juments et qui s’étaient débarrassés d’elles. » p.354