« Les jambes des femmes sont largement écartées, alors moi, je fredonne. Les hommes se montrent plus irritables, mais ils savent bien que tout ça, c’est pour eux. Et ils se détendent. Rester là comme ça, sans pouvoir faire autre chose que regarder, c’est une épreuve, mais je ne dis pas un mot. » p.7

Love
Toni Morrison
(2003)
éditions 10/18, Paris, 2004
traduit de l’américain par Anne Wicke.

Chronique rédigée par Mathis Berchery

Love : présentation

C’est l’été et malgré le changement de nos conditions de vie avec cette affaire de virus qui est arrivé, le tourisme se porte bien : les vacanciers cherchent hôtels et restaurants, trouvent une place au soleil, en terrasse, s’étendent sur les plages et mêlent la musique à leurs cocktails, désirent et projettent. Avec ce cadre, le roman Love de Toni Morrison est un cher compagnon qui fait écho. Autour d’un grand patron d’hôtel qui mène une vie somptueuse et faste, entouré de l’argent suffisant pour entretenir ses relations et ses plaisirs, le livre invite à saisir la résistance inépuisable de l’amour, qui n’est pas que saison estivale et bronzage mais aussi tatouage indélébile né d’une rencontre inaltérable, sur et sous la peau. Un tatouage que l’argent, la couleur de peau, la famille, le mariage, le désir, peuvent recouvrir de jalousie, jusqu’à la nausée.

« C’est la haine qui fait cet effet. Elle consume tout, sauf elle-même, si bien que, quel que soit votre chagrin, votre visage devient exactement le même que celui de votre ennemi. » p.55

Résumé

Love est un roman qui se déroule sur la côte est des Etats-Unis. Il met en scène la rivalité de deux femmes, Christine et Heed the Night, qui dans l’enfance furent meilleures amies. Presque achetée à sa pauvre famille par Bill Cosey, propriétaire d’un riche hôtel où les vacanciers Afro-américains passent leurs vacances, Heed devient sa femme à onze ans quand lui en a une cinquantaine. L’amitié des deux filles en est altérée car dès lors Heed devient la grand-mère de Christine. Cherchant chacune leur place dans cette étrange famille et à sauvegarder leurs intérêts individuels, les rivalités se multiplient avec les autres femmes de la maison. Lorsque la mort s’invite, enlevant l’homme qui rayonnait et gardait les passions en orbite, le lieu périclite, et la haine se cristallise dans le silence des non-dits. Malgré cela, au crépuscule de leurs vies, alors que ceux qui bon an mal an les accompagnent et les entourent de leurs propres désirs adolescents, elles sauront se parler et s’avouer leur amour, cette musique qui dure.

« Il faut une certaine intelligence pour aimer ainsi – doucement, sans béquilles. » p.99

Avis

Le livre est divisé en neuf parties qui dressent non seulement le portrait (partie 1), mais aussi les facettes de la personne de Bill Cosey, cet homme central dans la vie des différents personnages du livre. A la fois ami, inconnu, bienfaiteur, amant, mari, gardien, père et fantôme, ce descendant d’esclave ayant fondé sa fortune sur la complicité dénonciatrice de son père avec la police s’achète ses plaisirs sans se demander les dégâts humains et relationnels qu’il produit ainsi. En regard de ce personnage central et fantomatique, Toni Morrison dépeint avec un naturalisme puissant la nature des relations de celles qui l’entouraient, étaient liées à lui par le mariage, l’amour ou le sang. Elle met en lumière le caractère illusoire du bonheur, de la richesse, lorsqu’ils sont couverts d’argent et d’arrangements ; à quel point ce sont des effets qui masquent fractures et malaises. Dans cette œuvre, ce qui devrait rester l’essentiel c’est d’être bien ensemble, d’avoir la chance de vivre la réciprocité de la rencontre et de l’amour, la joie du jeu, de la musique et du corps dansant.

Dans un contexte qui s’étend de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux années 80 probablement, elle montre la complexité de la parole et du rapport au désir. Comment les deux peuvent être liés ou s’annuler, se nourrir ou s’empêcher ? Dans une époque de déségrégation et de revendications féministes, cette complexité est d’autant plus farouche qu’elle est alimentée par des tensions d’ordre social et racial, par des luttes et des vengeances, par des craintes et des aspirations contradictoires. Les privilèges nourrissent des rêves irrespectueux.

En alternant une narration d’un point de vue omniscient avec des dialogues au discours direct, Morrison nous fait voyager dans le temps et les souvenirs. Elle nous fait glisser de ce qui semble être le présent aux passés datés, référencés à l’actualité politique d’alors, alimentés par les luttes sociales et les drames raciaux. Ainsi, les scènes s’enchaînent comme des tableaux successifs dans un cadre qui ternit mais conserve malgré le temps la capacité de souligner la beauté, l’essence des joies de l’existence. De plus, une voix tendre, apaisée, maternelle démarre et rythme le livre jusqu’aux derniers mots. Une voix chantante qui porte attention aux éléments, au bruit de la mer et au ressac des souvenirs. La voix de L, celle qui cuisine, aime donner et faire plaisir en préparant ce qui est tout de même essentiel pour la conservation de la vie. Une force tranquille, une ombre qui vous garde et qui n’est jamais remerciée, mais que l’on sent, comme une basse qui tient la mélodie. Sentir, plutôt que voir : une écriture féminine, pour reprendre la théorie littéraire d’Hélène Cixous, qui affirme un ordre symbolique autre que celui du patriarcat.

« Les hommes ont la mémoire courte. Ils veulent toujours des photos. »

Le récit est fait de tableaux qui s’imbriquent et s’emmêlent, apportant chacun un détail, une nuance, étoffant les relations et les sentiments intérieurs. On peut dire que Toni Morrison a écrit un livre organique, faisant passer du ventre à la tête, de la peau aux yeux, devant et derrière la vue, des mains au sexe. Elle fait du récit un corps qui se souvient et fait lui-même naître : par les mots, par les sensations, par les images. Elle fait des événements des cicatrices et des tatouages.

« Le grand-père de Christine (un traître bourgeois) ; sa mère (une lèche-cul des Blancs) ; Heed (une esclave des champs qui voudraient bien se glisser dans la maison) ; Ernie (un vendu). Ils étaient tous les minables qu’avait décrits Malcolm X, avec tout l’acide du monde contenu alors dans ces mots. » p.250

Biographie : Toni Morrison

Née Chloé Wofford, Toni Morrison est une auteure décédée en août 2019. Elle a publié 11 romans. Née en 1931 dans l’Ohio (Etats-unis), elle était descendante d’esclave, fille d’un père ouvrier de métallurgie et d’une mère femme de ménage. Elle a suivi des études littéraires à l’université afro-américaine Howard, auprès de Sterling Brown et Alain Locke, puis à l’université de Cornell. C’est à partir de ses 39 ans qu’elle commence à publier, avec The Bluest Eye, où elle raconte la difficulté d’être une enfant noire et pauvre dans l’Amérique des années 1940. Elle est alors éditrice à Syracuse (Etats-Unis), essayiste et professeure de littérature à l’université de Princeton. En 1988, elle reçoit son premier prix, le prix Pullitzer pour son roman Beloved, adapté au cinéma par Jonathan Demme en 1998. En 1993 elle reçoit, pour récompenser l’ensemble de sa carrière, le Prix Nobel de littérature.


« Maple Valley, l’hôtel de Cosey, le bordel de Manila – les trois lieux baignaient dans la tension et la frustration sexuelles ; tous les trois fonctionnaient sur l’enfermement ; et dans ces trois endroits, c’était l’argent qui conférait le statut. Tout y était organisé autour des besoins pressants des hommes. » p.147

Autres œuvres de la même autrice :

  • Home, traduction de Christine Laferrière, éditions 10/18, 2013
  • Beloved, (1987) traduction Hortense Chabrier et Sylviane Rué, éditions 10/18 , 2008
  • Paradis (1997), traduction Jean Guiloineau, éditions 10/18 , 2004
  • Playing in the Dark, traduction de Pierre Alien, éditions Christian Bourgois, 2007

10 citations tirées du livre Love

« C’était le visage au-dessus du lit de sa nouvelle patronne qui avait dû déclencher ça. Un bel homme au menton carré de GI Joe, avec un sourire rassurant qui laissait augurer des jours sans fin de nourriture chaude et goûteuse ; avec un regard doux qui promettait de tenir bien serré une petite fille sur son épaule pendant qu’elle volerait des pommes à la plus hautes branche de l’arbre. » p.49

« Ce qui troublait Heed, ce qui la faisait hésiter, c’était que sa peau perdait la mémoire, que son corps oubliait le plaisir. […]Et sa peau pourrait bien oublier tout ça, en compagnie d’une fille délurée dont la chair était en train d’accumuler ses propres souvenirs sexuels comme autant de tatouages. » p.122


« Quelle que fût votre place dans la vie, quel que fût votre état d’esprit, à partir du moment où un ciel bourré d’étoiles faisait partie de votre nuit, vous vous sentiez riche. » p.167

« C’est moi, en fait, qui ait dû rêver ce monde, se dit-elle. Aucune personne gentille n’aurait pu rêver cela. » p.209

« Il fallait donc défendre Christine non seulement contre ce qui était déjà venu lui prendre son père mais aussi contre cette mort vivante qu’était la pauvreté, cette pauvreté noire si familière à May. Pas de maison ; obligés de mendier ; et une foi chrétienne qui exige une gratitude éternelle pour un plat de maïs concassé en bouilli. » p.212