« Considérez ce qui arrive à ce citoyen, après tout ce par quoi il est passé lorsqu’il revient chez lui. Mettez-vous dans sa peau tandis qu’il cherche du travail, un appartement, mettez-vous à sa place dans les autobus où est appliquée la ségrégation, voyez avec ses yeux les écriteaux indiquant  » blancs  » et  » de couleur  » et en particulier ceux qui indiquent  » DAMES blanches  » et  » FEMMES de couleur  » […] Imaginez qu’on vous dit d’ATTENDRE. » p.79

The Fire Next Time, 1962
La prochaine fois, le feu
James BALDWIN
Gallimard, 2018
traduit de l’américain par Michel Sciama

Chronique rédigée par Mathis Berchery

Introduction

Il n’y a pas de mauvais jour pour lire Baldwin. C’est l’hiver, et s’il faut un feu, qu’il vienne du cœur, qu’il passe par les mots de cet écrivain qui a été nécessaire et qui est encore aujourd’hui d’une lumière ardente. Lire sans ATTENDRE, lire pour éclairer tous les coins d’ombres de l’impensé colonial, soigner l’aveuglement.

« Tu étais né dans une société qui affirmait avec une précision brutale et de toutes les façons possibles que tu étais une quantité humaine absolument négligeable. On n’attendait pas de toi que tu aspires à l’excellence. On attendait de toi que tu pactises avec la médiocrité. » p.29



Présentation de La Prochaine fois, le feu

The Fire Next Time a été publié en 1962 aux Etats-Unis, et traduit dès 1963 en français.

Le livre réunit deux textes : une lettre adressée au neveu de Baldwin, à l’occasion du centenaire de l’Emancipation, intitulée « Et mon cachot trembla… », et un texte autobiographique intitulé « Au pied de la Croix. Lettre d’une région de mon esprit ». Baldwin met en parallèle son parcours personnel et la situation politique telle qu’il l’analyse. Avec une écriture élégante et claire scandée de phrases cinglantes et sans équivoque, il expose les ignorances Blanches de la réalité sociale ainsi que la perversité idéologique du pouvoir qui, parlant d’intégration, conduit les individus afro-américains à se penser et à agir selon les catégories et vues des euro-américains. Ainsi explique-t-il les raisons de son renoncement à la religion et sa conception de l’amour, invite-t-il à examiner de manière critique les dogmes religieux et policiers, à regarder depuis les yeux et les corps Noirs, et à retrouver un rapport sensuel à la vie.

« Et si le mot intégration a le moindre sens c’est celui-ci : Nous, à force d’amour, obligerons nos frères à se voir tels qu’ils sont, à cesser de fuir la réalité et à commencer à la changer. Car tu es ici chez toi, mon ami, ne t’en laisse pas chasser. » p.32

Avis

La prochaine fois, le feu est un livre en deux parties. La première, lettre adressée à son neveu James, donnant l’impression d’une adresse à l’enfant qu’il a été. Et l’autre est une adresse publique plus introspective, plus longue et analytique. Les deux lettres font état de l’écriture de Baldwin, précis dans ses analyses et dans le dressage des situations personnelles desquelles il les tire, des accents sévères, des phrases exposant son espérance, et un rapport pleinement physique, vital, donc politique à l’écriture.

Baldwin invite dès les premières pages à discerner adaptation et intégration. Sortir d’un rapport social esclavagiste, c’est aussi sortir des habitudes consuméristes, compétitives et individualistes qui motivent – aujourd’hui encore et de manière toujours accélérée – l’épuisement des ressources et l’effritement des liens sociaux, le délitement de l’amitié et de l’amour, familial ou fraternel. Il montre que les aspirations des Noirs se calquent sur des modèles Blancs, et que ces modèles sont mortels, qu’il sera nécessaire de s’en débarrasser, et que cela doit d’abord passer par la transformation de la morale et l’abandon des valeurs religieuses établies qui constituent le pouvoir. Selon lui, ce que la religion a fait, c’est exiler des êtres humains sur les terres mêmes qui les ont vu vivre, en justifiant la conquête par des écrits et des voix transcendantales évangéliques qui autorisaient la force, l’austérité et la peur au nom d’une promesse, d’un salut divin. « Tout ce qui s’élève doit descendre. »

Aussi interroge-t-il la notion de territoire, induisant que « chez soi » est un sentiment et un fait historique, voire, pourrait-on dire, organique. Il fait ainsi appel à la sensualité, comme un rapport au monde et aux autres attaché à des pulsions de vie et d’amour. Cette notion d’amour trame l’ensemble du livre, traversant les rencontres et liens personnels de Baldwin qui servent d’exemples et de contextes à ce qu’il avance, à ce qu’il critique. Il tente de lui donner corps en dehors du dogme religieux, depuis cette sensualité qui le motive et qu’il éprouve littérairement.

Par ailleurs, Baldwin raconte sa rencontre avec Elijah Muhammad, dirigeant de Nation of Islam, organisation politico-religieuse afro-américaine, faisant appel à la religion islamique pour expliquer la faiblesse et la disparition à venir du Blanc, et la supériorité du Noir, son ère à venir. Baldwin décrit longuement la force de la conviction de Muhammad, sa foi tenace en la prophétie annoncée d’un holocauste de l’homme blanc, programmé par Allah, et en la création d’une nation musulmane et noire aux Etats-Unis. Or, cette foi qui avait et a encore un certain succès, heurte la conviction de Baldwin que les humains peuvent s’entendre indépendamment des couleurs et des idéologies. Que l’invention d’un passé n’avance à rien, mais qu’accepter ce qui a été est essentiel pour transcender les réalités injustes qui persistent.

Baldwin s’attache à montrer en quoi l’aspiration à une nation autonome musulmane est inconcevable à son époque. Il inscrit la pensée politique au niveau des gens, de la réalité de la vie, et non du point de vue des projets politiques, du désir de pouvoir et de la notion de progrès. La thèse de Baldwin prend racine dans l’idée que le racisme des Blancs vient d’une peur de vivre et d’une peur de la mort, que les Noirs sont le bouc émissaire à ses angoisses profondes qu’il n’accepte pas. Une fois saisi par ce drame inavoué, Baldwin induit une révolution commune des consciences, pour concevoir enfin l’égalité et la liberté au sein d’une nation. Cependant, le drame est coriace et réside principalement en l’incapacité des américains Blancs de voir les afro-américains comme des semblables. Et à reconnaître le passé colonial, esclavagiste, donc la présence toute particulière des populations afro-descendantes au sein de la nation Etats-Unienne. Une présence historiquement forcée, enchaînée, dont la responsabilité incombe aux euro-descendants.

À plusieurs reprises le peuple juif est évoqué, et l’on entend alors en écho la notion de banalité du mal de Annah Arendt, énoncée aussi en 1963. Cette idée que le mal réside moins dans l’extraordinaire que dans la médiocrité, et que Bladwin formule notamment ainsi: « Il n’est pas indispensable que les gens soient méchants mais seulement qu’ils soient veules. » (p.80).

Enfin, en lisant ce livre, on se questionne sur la nature des mots« Noir » et « Blanc », sur leur signification, et on se demande également ce qu’il faut désormais utiliser pour sortir de ces rapports raciaux, coloniaux dont le langage est contaminé, et qu’il faut, comme Baldwin le suggère, regarder et éprouver cette réalité sans détour pour inventer une alternative, accepter le changement, porter attention à ce qui est déjà là et à ce qui arrive.

« Ce mot  »sensuel » n’est pas destiné à évoquer de fuligineuses et frémissantes nymphes ou de priapiques étalons noirs. […] Être sensuel, pour moi, c’est respecter et tirer joie de la force de la vie, de la vie elle-même et d’être présent dans tout ce que l’on fait, de l’effort d’aimer à la rupture du pain. » p.66


Biographie

James Arthur Baldwin était un écrivain américain, romancier, dramaturge et poète, auteur d’essais et de nouvelles. Il publie un premier roman qui fera sa renommée en 1953, Go Tell It on the Mountain (La Conversion), explorant la vanité de la foi dans société inégalitaire et raciste du Harlem des années 50. Harlem, ce quartier de New-York qui a vu naître Baldwin en 1924, où la pauvreté s’exprime, où son père adoptif, ouvrier et pasteur, l’élève dans la brutalité et la religion, et où à dix ans il s’est fait harceler et abuser par deux policiers du NYPD.

À 14 ans il se convertit au christianisme et devient prêcheur. Toutefois, à la fin de son adolescence, il se rend compte que les principes chrétiens ont favorisé le système esclavagiste et conservent les oppressions racistes, sexuelles et de genre. À 20 ans il abandonne donc la religion pour la littérature, s’y adonne tout en enchaînant des jobs alimentaires. Cette période d’écriture est recueillie dans son œuvre Notes of a Native Son (Chronique d’un pays natal), publiée en 1955.

En 1948, il quitte les États-Unis pour Paris, où il vivra la majeure partie de sa vie, jusqu’à sa mort à Saint-Paul de Vence en 1987.

« Les Américains blancs semblent penser que les chansons gaies sont gaies et que les chansons tristes sont tristes, et c’est exactement ainsi, Dieu nous pardonne, que la plupart des Blancs américains les chantent avec, dans un cas comme dans l’autre, des accents si incurablement, si spontanément prétentieux qu’on n’ose même pas imaginer la température du congélateur d’où s’échappent leurs braves petites voix asexuées. » p.65

p.68 : « Quand l’homme blanc est arrivé en Afrique, l’homme blanc avait la Bible et l’Africain avait la Terre, mais maintenant c’est l’homme blanc qui, contre son gré et dans le sang, se voit retirer la terre tandis que l’Africain en est encore à essayer de digérer ou de vomir la Bible. »

« On peut dire sans exagérer que quiconque souhaite devenir un être humain véritablement moral – et ne nous demandons pas si cela est possible, il me semble qu’il nous faut croire que oui – doit d’abord dire adieu à tous les interdits, crimes et hypocrisies de l’Eglise chrétienne. » p.70

« Humainement, personnellement la couleur n’existe pas. Politiquement elle existe. Mais c’est là une distinction si subtile que l’Ouest n’a pas encore été capable de la faire. » p.134