« Car une tradition n’exprime, après tout, rien de plus que la longue et douloureuse expérience d’un peuple ; elle est issue de la bataille menée pour maintenir son intégrité ou, pour le dire plus simplement, de la lutte pour sa survie. » p.61


Chroniques d’un enfant du pays
James Baldwin, 1955
Éditions Gallimard, 2019
traduction Marie Darrieussecq

chronique rédigée par Mathis Berchery

Avant propos

Les chroniques sont des récits d’actualité, de réaction, ils accompagnent de manière critique le présent. Or, un vertige peut se faire sentir lorsqu’on lit des pages qui reviennent des années 1940-1950 nous parler du présent qui résiste au changement – dans la langue et les rapports humains, d’une société contemporaine qui reproduit l’inégalité. Depuis sa position d’expatrié, ces Chroniques de Baldwin filent ce vertige, avec une plume auto-critique et ironique qui chatouille et donc agite.

« Les Noirs vivent des vies violentes, inévitablement ; une presse noire sans violence n’est donc pas possible ; de plus, dans chaque acte de violence, particulièrement la violence contre les hommes blancs, les Noirs ressentent un certain frisson d’identification, le désir de l’avoir fait eux-mêmes, le sentiment que de vieux comptes se règlent enfin. » p.93 


Présentation Chroniques d’un enfant du pays

On peut lire les Chroniques comme un recueil de faits sociaux et d’observations historiques sur une étendue chronologique, aussi bien que comme une série de symptômes apparus lentement et installés durablement que James Baldwin décèle, analyse, et dont il retrace la généalogie. Ce recueil en trois parties expose la pensée incisive de Baldwin d’abord par des essais critiques sur la littérature, le cinéma et la presse ; puis sur les rapports de la société urbaine « Américaine » : Atlanta, New-York, Harlem ; et enfin, l’Europe et la France.

Dans ce livre, Baldwin parle depuis ses impressions, ses affects et ses visions, depuis son corps racisé Noir dans la société contemporaine occidentale, américaine et européenne. Il expose de façon limpide, sensorielle et manifeste, les problématiques de la représentation des individus au sein de l’Histoire commune : partagée mais inavouée, sue mais non tue, car sa reconnaissance impliquerait de renoncer à des rapports de pouvoir qui fondent l’autorité, l’exploitation des forces productives en société, la psychologie du peuple et la tradition. En effet, un aspect passionnant de la pensée de Baldwin, c’est cette capacité à situer le problème du racisme dans une perspective structurelle de classe et de domination des corps par « les grands ensembles » (Gilles Deleuze). Ainsi situe-t-il le corps racisé Noir dans des rapports au corps Juif, au corps Blanc américain, au corps Blanc européen parisien, ou encore au corps Blanc d’un village reculé de Suisse.

« Personne, après tout, ne peut être aimé, si son poids humain et sa complexité ne sont pas ou n’ont pas été admis. » p.206

Avis

Dans ce livre, on est embarqué auprès de James Baldwin, dans la vivacité de ses observations, dans son énergie littéraire et critique. Il expose des situations, partage ses sensations, ses sentiments, ses pensées immédiates et ses souvenirs, pour situer au mieux l’endroit depuis lequel il s’adresse au lecteur. L’adresse, est directe, franche, sans ambage, elle vise un effet quasi manifeste en cela qu’elle appelle à une reconsidération systématique et pratique de ce qu’il révèle par les mots. Tout est palpable, car tout est vécu, tout est réel : « on écrit à partir d’une seule chose seulement – sa propre expérience » (Préface, 1984). Ainsi, lorsqu’il s’attaque aux représentations culturelles, dans la première partie de cet ouvrage réunissant trois chroniques qui traitent de ce que la littérature et le cinéma produisent comme visions et rôles des corps Noirs, il exprime ce que ces représentations font à son regard, la violence symbolique qu’elles suscitent. Cette violence, elle vient de l’insistance à réactualiser les catégories héritées sur lesquelles la société est fondée, catégories qui ordonnent le monde en hiérarchisant les existences. Or, ce contrôle, selon Baldwin, soutenu par le besoin de société qui se loge partout, se trouve dissimulé au sein même des tentatives de création protestataire. Les corps sont assignés dans la réalité héritée, et toute tentative de libération ou d’affirmation est inscrite dans un langage et une confusion capables « d’alchimiser les plus amères vérités en une concoction inoffensive mais épicée, et de transformer leurs contradictions morales » (p.55). Ainsi, par exemple, il montre en quoi le roman de Richard Wright, Native Son (Un enfant du pays ; 1940) est à la fois l’expression puissante d’une colère qui reçut un succès certain, mais qui vint aussi confirmer en le renouvelant l’imaginaire « Américain » hérité, une image « effrayante et fantastique »(p.58) du corps Noir.

Dans les pages de la deuxième partie du livre, Baldwin expose la vie quotidienne de l’individu Noir, d’abord à Harlem à travers la presse qui irrigue son actualité et ses tensions. Il montre les tensions qui existent au sein de la communauté afro-descendante, produites par « la scène américaine » sur laquelle les Noirs désirent apparaître, être reconnus, assimilés, faire carrière, n’ayant a priori aucune autre échappatoire. Dès lors, Baldwin introduit la notion d’héritage. Il la développe notamment dans la chronique qui donne le titre à l’ouvrage, portant sur la mort de son père, ce qu’il lui lègue, pour le meilleur et pour le pire, religieusement, familialement, et socialement. Il exprime alors comment les récits mythiques, religieux et étatiques, sont incorporés et fécondent et le mépris des classes et des communautés, et le fossé entre les promesses politiques et la réalité quotidienne. Notamment, il décrit à partir de faits les rapports de mépris et la coopération impossible entre Noirs et Juifs.

Dans une troisième et dernière partie, c’est ses pérégrinations européennes que Baldwin partage, son arrestation, sa rencontre avec les communautés étudiantes, son séjour à la montagne dans un village reculé. Il exprime ce qui se dégage de la France pour un américain qui s’y rend pour étudier, quel imaginaire il vient chercher, tout en y restant étranger, à jamais, portant sur lui les traces héritées d’une histoire de rupture avec le « vieux continent », origine de la « civilisation ». Or, dans ce contexte européen, l’individu Noir se trouve dans une identité nouvelle, il est un Africain colonisé, et les récits que porte son corps sont d’une nature différente et conservent la mémoire des traditions, des lignages, ce que les afro-descendants américains ont perdu. Mais toujours, le corps Noir est l’étranger et porte en lui « la rage de gens qui ne peuvent pas trouver de sol solide sous leurs pieds »(p.101).

p.159-160 : « Cette aliénation fait prendre conscience au Noir qu’il est un hybride. Pas seulement un hybride physique : dans chaque aspect de sa vie il est une mémoire vivante du marché des esclaves et de l’impact du happy end. »


Biographie de l’auteur

James Arthur Baldwin était un écrivain américain, romancier, dramaturge et poète, auteur d’essais et de nouvelles. Il publie un premier roman qui fera sa renommée en 1953, Go Tell It on the Mountain (La Conversion), explorant la vanité de la foi dans la société inégalitaire et raciste du Harlem des années 50. Harlem, ce quartier de New-York qui a vu naître Baldwin en 1924, où la pauvreté s’exprime, où son père adoptif, ouvrier et pasteur, l’élève dans la brutalité et la religion, et où à dix ans il fut harcelé et abusé par deux policiers du NYPD.

À 14 ans il se convertit au christianisme et devint prêcheur. Toutefois, à la fin de son adolescence, il se rendit compte que les principes chrétiens ont favorisé le système esclavagiste et conservent les oppressions racistes, sexuelles et de genre. À 20 ans il abandonna donc la religion pour la littérature, s’y adonna tout en enchaînant des jobs alimentaires. Cette période d’écriture est recueillie dans son œuvre Notes of a Native Son (Chronique d’un pays natal, 1973 ; Chroniques d’un enfant du pays, 2019), publiée en 1955 aux États-Unis.

En 1948, il quitta les États-Unis pour Paris, où il vécut la majeure partie de sa vie jusqu’à sa mort à Saint-Paul de Vence en 1987.

« J’ai appris, dans le New Jersey, ce qu’être Noir veut dire ; précisément qu’on ne vous regarde jamais et que vous êtes simplement à la merci des réflexes que votre couleur de peau déclenche chez les autres. » p.125-126

« Fracasser était le besoin chronique du ghetto. » p.147

« On se condamne à demeurer dans la confusion si on n’a pas fait sien, par un acte d’imagination, ce dont on parle. » p.171

p.176 : « La confusion américaine semble être fondée sur la croyance quasi inconsciente en la possibilité de considérer une personne isolément de toutes les forces qui l’ont produite. »

« Ces gens, du point de vue du pouvoir, ne peuvent être des étrangers nulle part dans le monde ; ils ont fait le monde moderne, en effet, même s’ils l’ignorent. » p.209